Célia Houdart, Gil (2015)

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« Cette forêt encombrée de feuilles, l’âme ». Virginia Woolf désigne ainsi, dans Mrs Dalloway (1925), ce qui, dans la vie, la passionne et l’émeut. Avec elle, toute une époque artistique (celle de Proust, de Joyce, des surréalistes), désignée par la critique anglophone sous le nom de « courant de conscience » (stream of consciousness), a rejeté catégoriquement le scientisme et le positivisme du XIXème siècle occidental pour leur substituer un culte de la vérité intime, subjective et intérieure.

À chaque page resurgit, dans Gil de Célia Houdart, cette vérité délicate et privée, celles des sensations et des « nuances » (p. 41). Une odeur de poudre de riz, un motif de rinceau sur le carrelage, la douceur du temps qu’il fait sont décrites avec une précision d’esthète. Il s’agit pour l’autrice de « modifier les hiérarchies dans la réalité », donner du sens à l’insignifiant. Elle a confirmé d’ailleurs le modèle de la Recherche du temps perdu, et certaines pages (comme la description du salon au miroir, p. 13) sont presque traduites de Virginia Woolf. Pourtant, différence d’époque et de sensibilité oblige, le sens de cet intimisme n’est plus le même.

Le roman raconte, annote serait plus juste, la vie de Gil de Andrade, chanteur d’opéra fictif à qui l’autrice attribue une carrière éclatante et réussie, émaillée de premiers prix et de salles combles. On est vite forcé-e-s d’y voir l’image de Houdart elle-même, reçue à normale sup’, agrégée de lettres, et lauréate du prix Médicis entre autres distinctions. Ce parcours sans accrocs explique peut-être l’optimisme fondamental de Gil et de tous ses autres romans, à commencer par son premier : Les Merveilles du monde. La vie est belle, les oiseaux chantent, pas le moindre gramme de méchanceté ou de noirceur dans les personnages. Mme Houdart est née à Boulogne-Billancourt, la mère-patrie de la haute-bourgeoisie.

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De ce fait, Gil pourrait paraître une simple déclaration d’amour aux plaisirs de  la vie facile, et c’est comme ça que l’a compris et lu par exemple, pour Le Nouvel Obs, Jérôme Garcin, expert en existences aisées et bourgeoises. Mais une lutte intérieure, implicite, anime le personnage passionné par les détails et les sensations vives de ce roman tissé de silences. Si l’adversaire du héros devait avoir un nom, ce serait le solipsisme : la solitude liée à l’incapacité à s’exprimer, la courbure sur soi (le dessin de courbure, semblable à la lettre G dans Gil, apparaît régulièrement). À travers son éducation au chant, Gil apprend à placer sa voix au milieu de sa famille, de ses amis. L’adolescent qu’il était parlait dans sa barbe et ne se faisait pas entendre : le concertiste en revanche atteint à cette qualité si rare dans les pays libéraux, la générosité. En particulier la relation de Gil avec sa mère, Lucile, internée à l’hôpital psychiatrique de Belle-Idée à Genève, relation jusqu’ici constituée essentiellement de malentendus, devient sincère et profonde le jour où celle-ci est autorisée par l’administration hospitalière à sortir entendre son fils en concert.

Le quotidien de Lucile à l’hôpital est longuement décrit, en contrepoint de la success story de Gil. L’hôpital psychiatrique, décor très caractéristique, nous l’avons dit à maintes reprises ici, de la littérature contemporaine, est dans ce roman l’allégorie de l’enfermement en soi-même.  L’autre emblème de cette libération se cache dans les homards d’une poissonnerie, p. 86 : maintenus entravés par des élastiques, ils font crisser leurs pinces en tentant de se libérer. Tout ainsi que les « efforts des homards pour se libérer » produisent un crissement, les efforts des humains pour sortir de leur carapace produisent des chants, de l’écriture.

© Photo : H. Bamberger. Autres avis :

Jostein qui a trouvé cette écriture impressionniste « superficielle »

Le Turbil éphémère pour qui ce roman s’adresse à des musiciens de professions

LN a lu, et apprécié

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4 réflexions sur “Célia Houdart, Gil (2015)

    1. C’est certainement une critique qu’on peut faire au roman : difficile de décrire la solitude des élites sans tomber dans l’élitisme ! Mais le retour aux sensations concrètes, aux cinq sens, permet à Célia Houdart de retrouver ce qu’il peut y avoir de commun et de partagé par toute l’humanité.

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