Hors-série n.1 : Marina Tsvetaieva

En attendant le prochain article, qui sera publié sur un site dont les responsables de rédaction sont pour l’instant fort affairé-e-s, je voudrais partager ici d’autres lectures, parues avant 2015. Il s’agira toujours d’autrices (un rappel historique viendra sur ce très vieux mot, dont on me demande souvent s’il existe).

Marina Tsvetaeva (ou Tsvétaïéva, ou Tsvétaïeva, 1892-1941) est une poétesse et traductrice russe dont la vie est une succession de misères, ce qui rend d’autant plus extraordinaires les dizaines de milliers de pages de son œuvre. Mariée trop tôt, exilée en Allemagne puis en France par refus du totalitarisme, trois enfants qu’elle élève seule en cherchant à vivre de sa plume, dont une fille qui meurt de maladie et de faim à l’orphelinat, son mari enfin mis à mort par Staline : comment écrire après tout cela.

J’ai lu d’elle un recueil poétique, et la sélection de lettres et de journaux intimes que Tzvetan Todorov a éditées pour le lectorat francophone, mais on peut trouver de nombreux recueils de Marina Tsvetaeva chez Gallimard et toute sa prose aux éditions du Seuil.

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Tsvetaïeva refuse de travailler ou de « s’insérer ». Sa devise : « aller contre » (p. 91). Elle ne se reconnait précisément dans aucune cause, aucun ordre des choses. Elle écrit en 1932 : « Le poète ne peut célébrer l’État – quel qu’il soit – car il est phénomène élémentaire, alors que l’État – tout État – est un frein aux éléments » (p. 407).

« Mourir pour… la constitution russe. Ha ha ha ! Certes oui cela sonne magnifiquement. Qu’elle aille au diable la constitution, quand c’est au feu prométhéen que j’aspire » (p. 92). Vivant dans ce feu prométhéen, M. T. le cherche aussi chez autrui : « un jour j’ai remarqué en vous une étincelle… » (p. 94), écrit-elle à un amour d’enfance. Enflammée, elle est absolument sincère à tout instant, dans toutes ses lettres : « Le moindre passant dans la rue, je l’aborde de tout mon être. Et la rue se venge. […] Tous font les hypocrites, je suis la seule à ne pas pouvoir » (p. 131). Et ailleurs : « tout entière, je suis en italique » (p. 137). Une scène m’a touché particulièrement, lorsque M. T. est attaquée en justice par le régime russe et qu’elle corrige les fautes sur le procès-verbal de son accusation. L’huissier est désolé d’être là : « C’est une honte, citoyenne, vous êtes une personne cultivée ! » – « Tout le malheur est là » (p. 204).

L’affirmation répétée de M. T. est que ses poèmes valent moins que les « êtres » qui sont la clef véritable de sa vie. Mais son rapport aux êtres est modifié par sa condition de poète. « Chez moi, la féminité vient non pas du sexe mais de la création. […] Oui, femme – puisque – magicienne. Et puisque – poète » (p. 184). Mais les œuvres elles-mêmes n’ont pas de sexe : « La Divine Comédie – c’est sexué ? L’Apocalypse – c’est sexué ? […] La base de la création – c’est l’esprit. L’esprit n’est pas sexué » (p. 260). Mais la poésie est d’abord donnée aux femmes : « les hommes sont en général plus extérieurs que les femmes, alors que la nourriture du poète, c’est : 1) le monde intérieur ; 2) le monde extérieur filtré par l’intérieur » (p. 406, on reconnait des affirmations semblables chez Rilke qu’elle lit et avec qui elle échange de nombreuses lettres, dans un allemand parfait).

« J’ai besoin des vers comme preuve : je suis encore en vie ? C’est ainsi que le prisonnier communique, en cognant au mur de son voisin » (le 15 janvier 1925, p. 257).

« Seul ce dont personne n’a besoin a besoin de poésie. C’est le lieu le plus pauvre de toute la terre » (p. 671).

M. T. parle de « victoire par le refus » (p. 328) et cela me rappelle son poème sur le refus dans Le Ciel brûle (« À ton monde insensé / Je ne dis que : refus. »). Refus d’abord du communisme soviétique dont elle sent qu’il l’exclut : « Je suis en droit, ne vivant que maintenant, une seule fois, de ne pas savoir ce qu’est un kolkhoze, de même que les kolkhozes ne savent pas – ce que je suis – moi. Égalité – en voilà de l’égalité » (p. 395).

Cette édition de T. Todorov a donné lieu à une adaptation théâtrale.

On trouve ici un article de Nuit Blanche sur ce tome et là l’avis du magazine autorisé pour la matière littéraire.

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Pour le style, Marina Tsvetaeva est l’équivalent de Tritan Corbière en Russie : un rythme saccadé, l’utilisation volontairement excessive de tirets qui interrompent la lecture des vers, mais néanmoins, par-dessous, une versification classique, que la traduction a bien du mal à rendre. D’ailleurs certains poèmes m’ont fortement rappelé Corbière : par exemple, « Dors, mon enfant, oiselet de Dieu, / Dors, dors ! » (Corbière : « Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles ! / Dors… »).

Les tirets permettent aussi des sortes de dialogues, sans personnages fixes, à la Verlaine, à l’intérieur du vers. En somme, comme elle l’écrit, « le poète entier tient en selle / Sur le tiret ». Comme Verlaine, Tsvétaïéva est « l’oiseau de [s]on malheur ». « Trahir est mon affaire et Marina – mon nom ».

Elle connaît cependant les deux guerres mondiales que T. Corbière ignore ; son mari, Sergueï Efron, est mobilisé en 1914 ; beaucoup de poèmes l’évoquent. Le mari est « Mien : c’est aussi évident et immuable / Que cette main ». Lorsqu’elle perd son mari dans les procès truqués de Staline, Marina ne croit pas à la mort et se persuade qu’elle va le retrouver. Mais elle sait pourtant que le corps est lié à l’esprit. Sur l’âme et le corps, elle écrit : »Isoler / C’est désoler ».

« Légère est ma démarche,
— Ma conscience est légère —
Légère est ma démarche,
Ma chanson est sonore —

Dieu m’a mise seule
Au milieu du monde ;
— Tu n’es point femme mais oiseau
Alors — vole et chante. »

Une statue monumentale (mais pas très jolie) de Marina Tsvetaeva a été installée en 2012 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie où elle a résidé un temps en exil.

D’autres avis :

Sur l’excellent blog Le Bal des absentes

Sur Charybde27

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3 réflexions sur “Hors-série n.1 : Marina Tsvetaieva

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