Noémi Lefebvre, L’Enfance politique (janvier 2015)

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Quand je ne connaissais pas le monde de l’édition, j’avais une vague méfiance envers les prix littéraires et particulièrement le plus médiatique d’entre eux, le Goncourt. Néanmoins, en 2014, Lydie Salvayre obtint ce prix pour Pas pleurer, une lecture exceptionnelle qui me réconcilie avec cette institution. Il est à remarquer non seulement qu’une femme de lettres est primée (malgré la très large majorité d’hommes dans le jury), mais encore une femme dont les révoltes et la sensibilité politique constituent le sujet même du roman primé, un témoignage sur « l’été anarchiste » de 1936 en Espagne.

2014 est trop vieux pour ce blog, qui veut se concentrer exclusivement sur les publications absolument contemporaines. Heureusement, un roman paru l’année dernière me semble prolonger les lignes (politiques, narratives, stylistiques) de Lydie Salvayre : L’Enfance politique de Noémi Lefebvre. Face aux médias, les deux autrices ont des attitudes similaires. Lors de sa tournée de presse en 2014, Lydie Salvayre accorda une interview au Monde Libertaire, le journal de la Fédération anarchiste. Entre deux publications, Noémi Lefebvre manifeste, quant à elle, contre la Loi Travail et rédige des compte-rendus sur des sites libertaires, autre manière de mettre sa plume au service de ses convictions.

L’Enfance politique est le troisième roman présenté dans ce blog dont la narratrice est internée en hôpital psychiatrique. Cet internement l’a retirée de l’actualité sociale et politique (Baudelaire dirait « dépolitiquée ») : « avant, j’étais quelqu’un rempli de société ». Récupérée par sa mère, elle vit désormais à l’écart de toute société, telle Robinson Crusoé ou le capitaine Nemo…

Un peu comme dans Vingt mille lieues sous les mers, le lecteur découvre progressivement, sous l’asocialité du personnage principal, des traumatismes historiques. On apprend finalement que le plus intime de notre enfance est aussi, paradoxalement, ce qu’il y a de plus politique dans notre vie. Un enfant ne choisit pas la société dans laquelle il naît, mais il la subit pleinement. C’est ce qui amène dans le livre les oxymores « enfance politique » ou « viol politique », ou dans les interviews de Noémi Lefebvre, « trauma politique ».

Martine, la narratrice, se débat avec les traumatismes et les névroses que sa mère a engrangé étant enfant. À ce titre, son monologue constitue « une sorte de lettre au père, mais à la mère » (p. 53). La mère ressasse son enfance sous le régime autoritaire du maréchal Pétain, et la violence de l’éducation des bonnes Sœurs qu’elle a connue.

Le bref chapitre central du roman raconte un épisode majeur, sujet de méditations récurrentes chez la narratrice : elle écrase un chien sur la route. L’interprétation de cet épisode est aujourd’hui facilité par la parution du dernier numéro de la revue La Mer gelée en avril 2016, numéro dédié au chien, où Noémi Lefebvre écrit : « CHIEN est toujours menacé de mépris, plus que CHEVAL. Or c’est par le mépris et son défi, c’est par la riposte au mépris que tout commence. Que l’histoire commence, que la littérature ou quelque chose comme ça commence. » Martine donne au chien (et aux rats de laboratoire, métaphore filée du personnage de roman chez Noémi Lefebvre) beaucoup plus d’importance que ne lui en accorde « l’homme civilisé » qui le traite comme un « jouet », comme un « avoir » (p. 35). Cette « riposte au mépris », cette considération pour les êtres négligés ou quantités négligeables, cette écoute du silence du chien, doit donc être lue comme ce qui donne au monologue intérieur son caractère littéraire, sa valeur, son intérêt profond, « ou quelque chose comme ça ».

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D’autres avis :

L’Or des livres

Diacritik

Une passionnante interview de l’autrice sur le blog de Mickael Morellon

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6 réflexions sur “Noémi Lefebvre, L’Enfance politique (janvier 2015)

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