Sophie Chauveau, La Fabrique des pervers (avril 2016)

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En 1987, la psychanalyste Julia Kristeva déconseillait la lecture de Duras aux personnes fragiles. Aujourd’hui, à nouveau, il faut déconseiller ce roman pour quiconque ne s’en sent pas le courage. Mais le recommander, vivement, à tou-te-s les autres. Les lectures de ce site se font décidément de plus en plus sombres. Mais ne pas évoquer cette parution serait un aveu de défaite face aux tabous, et déjà il me semble que la presse littéraire est inhabituellement discrète sur ce livre dérangeant.

Les « pervers » sont la dynastie terrible de bourgeois incestueux, de parents dénaturés, qui maculent toute la généalogie de l’autrice, Sophie Chauveau. Les crimes sexuels dont ces parents se sont rendus coupables ne sont jamais décrits précisément, l’autrice garde envers les descriptions de détail une saine « défiance » (p. 90). Mais la sincérité de ce témoignage suffit à rendre chaque phrase presque insoutenable.

Chaque phrase a dû surgir d’autant plus fort qu’elle faisait suite à des décennies de déni ou de crainte des représailles. La romancière et biographe devait donc dépasser la soixantaine pour être enfin capable d’écrire sa prime enfance.

Le prologue de cet essai autobiographique se situe dans le Paris assiégé par les prussiens de 1870. Les aïeux de Sophie Chauveau, épiciers parisiens dans le XVIème arrondissement, font fortune en ces temps de rationnement grâce à un lugubre trafic de cadavres d’animaux qu’ils tuent dans les enclos du Jardin des Plantes. C’est ainsi que s’est nouée, selon l’autrice, une habituation à la perversité, au mépris des plus fragiles, qui a caractérisé toute la famille pour plus d’un siècle.

Voulant briser à la racine l’hérédité funeste qui la poursuit comme dans un roman de Zola (et précisément, La Fortune de Rougon date de 1871), S. Chauveau en a tiré une infinie affection pour les premières victimes de sa famille, les animaux (comme beaucoup d’autrices contemporaines). « Les maltraitances envers les animaux, envers tous ceux qui sont impuissants par nature, par statut comme par destination, m’ont toujours rendue malade, et ramenée à l’enfance. Tous ceux qui ne sont pas en mesure de se défendre, de se révolter, de se venger sont nos frères… » (p. 122).

L’immensité de sa culture vient en aide à l’autrice pour faire face à l’immensité des crimes qu’elle découvre. C’est le livre le plus cultivé, le plus tissé de citations que j’ai pu lire pour ce blog. Il se rapproche parfois des Essais de Montaigne et démontre, en actes, comment nos lectures nous aident à vivre les pires épreuves.

D’autres avis :

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Les lectrices et lecteurs qui liront dans ce roman des échos de leurs expériences personnelles trouveront sur le site de l’AIVI information et soutien.

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6 réflexions sur “Sophie Chauveau, La Fabrique des pervers (avril 2016)

  1. Celui là je voulais le lire, en plus le titre est intriguant, déjà poétique même si certes le contenu doit être totalement dérangeant. Mais j’aime quand les livres exploitent et brisent les tabous c’est aussi le rôle de la littérature je trouve.

    Aimé par 1 personne

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