Anne Guglielmetti, Les pierres vives (avril 2016)

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Voilà un roman historique et épique, une chanson de geste en prose, avec des géants, des moines, des voyages lointains et des guerres d’influence. Pourtant ce ne sont pas les conquêtes de Guillaume, de ses héritiers ou des seigneurs normands qui ont fait se pencher Anne Guglielmetti sur cette fin de XIe siècle.

Les historiens distinguent Haut Moyen Âge et Bas Moyen Âge. Les littéraires distinguent quant à eux tout ce qui a suivi Le Nom de la rose (1982) et tout ce qui a précédé. Les pierres vives intègre beaucoup d’ingrédients du thriller médiéval d’Umberto Eco. Des conflits d’autorité entre pape et empereur, une abbaye pleine de secrets et de silence, un frater retrouvé noyé et un abbé qui veut noyer l’affaire, un jeune novice qui regarde ces bouleversements sans tout à fait les comprendre. Mais il manque ici ce qui justifiait chez Eco toutes les enquêtes et constituait la clef de tous les mystères : une bibliothèque labyrinthique, cauchemardesque et monumentale.

Cette bibliothèque laisse place, dans le roman paru ce mois-ci, à « une gigantesque forêt » (p. 309), la dense et obscure forêt du pays d’Ouche en Normandie. Ce que signifie cette forêt, il faut peut-être le demander à Robert P. Harrison, l’auteur de l’immense Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental (1992). « L’Occident a défriché son espace au cœur des forêts, et fondé contre elles ses institutions dominantes – la religion, le droit, la famille, la cité. » La forêt, c’est la sauvagerie et la folie, c’est l’irrégularité et la déviance. Sans cesse Benoît, le novice, espoir et favori de l’abbé, fugue irrésistiblement, incorrigiblement, dans la forêt du pays d’Ouche.

En manière de punition, l’abbé astreint Benoît à la dure condition de copiste. C’est la première étape d’une initiation progressive de cet enfant sauvage, trouvé orphelin dans la forêt et qui, au début du roman, n’a pas de souvenir de ses parents. Chez Umberto Eco, l’écriture constituait la vie entière, la raison d’être de tous les personnages et de toute l’abbaye du roman. Chez Anne Guglielmetti, l’écriture est une première étape (jusqu’à la moitié du roman environ) vers la découverte d’une autre forme de signification. Benoît devient « imagier » (sculpteur). Il taille des « pierres vives », des statues – en latin signa, des signes.

(« Mes statues » d’Henri Michaux, La Vénus d’Ille de Mérimée ne cessent de faire entendre cet étymon.)

Anne Guglielmetti est bonne latiniste ; elle a co-fondé la revue Mirabilia (« merveilles ») dont on attend bientôt le sixième numéro. Dans la culture médiévale, ce qui est « merveilleux » possède une segnefiance, une signification transcendante. (Les Évangiles par exemple sont « de grande segnefiance ».) Or c’est lorsqu’elle interprète les signes de la nature, à mon avis, qu’Anne Guglielmetti se distingue radicalement d’Umberto Eco.

Pour un auteur de polars, un signe est un indice, qu’un raisonnement logique ramènera à une réalité immanente pour résoudre un problème qui semblait au départ relever de l’irrationnel. En somme, le roman médiéval est à l’écoute des signes mystérieux que Dieu nous envoie ; le roman d’Umberto Eco est à l’écoute des indices qui mènent à cette immense « bibliothèque de Babel », aussi mystérieuse et créatrice que l’était Dieu lui-même.

Le roman d’Anne Guglielmetti, lui, écoute des signes qu’on peut dire transcendants, mais non pas d’essence divine comme chez les auteurs médiévaux : des signes qui surgissent des profondeurs de la nature et de la prime enfance. Qui nous rappellent à notre humble petitesse. C’est ce qui rend si lyriques, et si réussies, les nombreuses descriptions de forêts dans ce roman : la forêt est le berceau de Benoît, berceau oublié puis retrouvé, comme elle est le berceau oublié puis retrouvé de l’Occident. C’est la forêt du pays d’Ouche que regrettent les normandes exilées en Italie du sud par les conquêtes de leurs pères, dans les toutes dernières pages. En tout ceci Anne Guglielmetti est continuatrice de Julien Gracq.

La forêt des pierres vives illustre enfin cette parole (un peu apocryphe) de Guglielmetti en 2002, à l’occasion d’une autre publication : « Tout a toujours commencé pour moi, dans l’écriture, par la rencontre avec un lieu. Mes romans ont immanquablement ce fondement : un lieu me fait signe. »

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