Vénus Khoury-Ghata, Les mots étaient des loups (février 2016)

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Il s’agit d’une anthologie qui donne une idée générale de l’écriture de Vénus Khoury-Ghata depuis 1997. Elle publie en poésie depuis plus longtemps qu’elle ne vit en France (soit plus de quarante-quatre ans) et son œuvre est aujourd’hui assez immense, mais les poèmes récents mettent en évidence une inflexion autobiographique de ses vers, accompagnant la publication d’un récit d’enfance en 2006, La Maison aux orties.

Orties : le terme est répété, lancinant ; la section « orties » ouvre cette anthologie et devient le mot de passe révélé par une figure anonyme surgie de la page blanche :

il se retourne
secoue la tête comme si mes appels étaient formulés dans une langue étrangère […]
puis me glisse subrepticement le mot de passe « ORTIES » pour faciliter ma tâche (p. 34)

« Orties » est la clé de toute l’enfance de la poétesse. C’est l’herbe qui pousse sur la maison de sa mère au Liban. Son nom se rattache au latin ORTUS, qui signifie l’Orient, mais aussi : le commencement. Le commencement de la vie, de l’écriture. Une écriture incontrôlable, impossible à maîtriser : L’ortie arrachée croît plus vite que ses gestes (p. 36).

Le récit autobiographique est alors indispensable pour comprendre les allusions des poèmes. Le frère de Vénus, Victor, était poète malgré leur père, et homosexuel malgré leur père. Ce père, l’œuvre de Vénus l’appelle continuellement le grenadier ; tous les hommes de son recueil sont désignés par des essences d’arbres, mais certainement ce nom de grenadier est particulièrement adapté à un militaire de métier. Ce père, donc, enferme Victor dix-huit ans durant dans un hôpital psychiatrique d’où il ne ressortira pas. Vénus Khoury-Ghata écrit pour lui, presque sous sa dictée.

un village étroit
les hommes remplaçaient les arbres
les femmes étaient l’herbe (p. 36)

Le père, le militaire, l’ogre ennemi de toute poésie, refuse chez Victor la moindre trace de féminité et, sans ambiguïté, pour Vénus Khoury-Ghata, la poésie est une marque de féminité. C’est l’expression que l’on tire des activités réservées aux femmes au Liban : l’essorage, l’herbage, la couture. Les femmes essorent larmes et oreillers (p. 112). La machine à coudre discute à perdre haleine avec les moineaux (p. 144). La femme qui coud est aussitôt apparentée aux moineaux et aux poètes : la femme penchée sur l’ourlet est leur sœur déplumée (p. 144). Les herbes que sont les femmes expriment une poésie dont l’amuïssement est le pire cauchemar de la poétesse :

Dessine ta peur m’a demandé le vent
j’ai dessiné une invasion d’herbes silencieuses (p. 96)

Vénus Khoury-Ghata sait combien la parole des femmes est sans cesse menacée en littérature. Parmi les destinataires de ses poèmes, il arrive que certains soient des hommes, mais non pas des hommes poètes, sauf pour un poème très curieux. C’est une sorte de réprimande envoyée en 2011 à Bernard Noël :

tu comptes ta vie en livres lus
en quelle monnaie rétribues-tu l’insomnie […]
Tu fais confiance au cadran solaire non à tes enfants, etc. (p. 186)

La poésie de Khoury-Ghata est intérieure, se défend contre les agressions de l’extérieur, du vent qui souffle, qui renverse le linge et soulève les robes. La poésie est l’inverse de l’Histoire :

les chats ne vont pas à la guerre
chats et vieux à l’intérieur
les tueurs à l’extérieur
le pays leur appartient (p. 255),

et Vénus Khoury-Ghata évoque ici comme ailleurs l’interminable guerre civile libanaise. La poésie est écrite dans l’abri (p. 264), dans l’intimité de la maison ou plutôt dans la maison de l’intimité, seule capable de faire obstacle à la violence des hommes enfermés dans leur écorce. Peut-être secouer un drap par-dessus la balustrade est-il le geste le plus puissant par lequel les femmes puissent chasser le franc-tireur et le soleil (p. 259).

La presse française lit extrêmement peu de poésie. Seules des revues spécialisées ont relayé cette publication :

Texture, qui insiste sur le problème des langues ;

Cahier critique de poésie, attentif aux tragédies biographiques.

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