Agnès Mathieu-Daudé, Un Marin chilien (janvier 2016)

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C’est un roman simple, en apparence. Un chilien, Alberto, part en Islande. Il y rencontre une femme, qu’aussitôt il aime et qui l’aime ; plus tard, sortant de chez elle, il entre dans le premier bar venu où il rencontre, sacré hasard, l’ancien mari de cette femme. L’ambiance s’échauffe entre les deux hommes, si bien qu’Alberto est forcé de partir dans les hauteurs montagneuses de l’Islande, chez un berger, loin de tout (croit-il)… hélas ! le berger est en réalité le frère jumeau de l’ex-mari furieux ! Décidément.

 

Il n’y a pas que l’intrigue de simple. « Reykjavìk, c’était pour Alberto trois rues principales » (p. 224). L’île et ses lieux sont rétrécis à l’extrême, décantés à l’essentiel. Aucune complexité non plus dans l’onomastique ; tous les noms des personnages, tirés de l’ancien nordique, sont limpides. Le fort-à-bras revanchard s’appelle Thorvardur (littéralement « le garde de Thor », du dieu du tonnerre ; « vardur » donne « garde » en français). L’ancienne épouse de cette brute, très vite amante du marin chilien, c’est Thòrunn (de Thor, et de « unn », le verbe aimer). Le frère de Thorvardur, qui s’est éloigné de sa famille pour finir berger au flanc du volcan, s’appelle Björn (l’ours). Enfin, la mère de Thorvardur et de Björn, quatre-vingt-quinze ans, colérique, qui fume encore des poissons et des sans filtre, la mère dont la triste mais déterminée solitude ouvre et ferme le récit, c’est Hekla : le nom du volcan actif et fumant du sud-ouest de l’Islande.

 

Le volcan-mère est donc le personnage-cadre du récit. Le marin chilien, envoyé en Islande comme volcanologue malgré ses maigres compétences, attend avec curiosité son explosion, annoncée dans les médias tout au long de son aventure. Malheureusement, il est forcé de composer avec cette incarnation de la culture locale islandaise dans toute sa pesante solidité : Thorvardur, garde de Thor, garde du culte. Alberto, qui a travaillé longtemps pour une entreprise minière, Alberto l’enfant trouvé, élevé au Chili dans un orphelinat, et qui n’a manifestement pas assez cherché ses racines, est peut-être, à l’inverse, l’incarnation de la mondialisation.

 

Au pied du volcan dans la ferme de Björn, aux bras de Thòrunn, aux prises avec Thorvardur surtout, le marin chilien se rappelle, sans cesse, cet orphelinat où il a été élevé, où quelque chose s’est noué qui ne s’est pas dénoué depuis. Il y avait un ami, Marcello. C’était un autre enfant trouvé qui avait fini par se croire indien mapuche (« araucanien » disaient les colonisateurs espagnols). Les indiens mapuches sont de ceux qui luttent pour le respect de leurs terres que les compagnies minières (et Alberto travailla pour l’une d’elles) s’approprient progressivement. Le respect de la terre et de la culture qui y est ancrée aurait dû être le combat d’une vie pour Alberto, mais son abandon natal l’a somme toute passé à l’ennemi. « Il avait fini, comme tant d’autres, par servir l’industrie de son pays, ses sciences et ses universités » (p. 244). En Islande, passablement ivre, il achète à Thorvardur une usine de salage de morues, une usine à l’abandon et en ruine. C’est une humiliation, par laquelle Thorvardur tente de se venger de la visite du chilien chez son ex-femme Thòrunn. Mais c’est aussi une répétition grotesque du geste colonisateur, capitaliste, industriel, s’approprier les productions locales.

 

Thorvardur meurt dans un tremblement volcanique des hauteurs de l’Islande, meurt surtout parce qu’Alberto a hésité trop longtemps à le sauver. De même Marcello, en route pour rencontrer la communauté mapuche, avait trouvé la mort, devant Alberto, dans une crevasse chilienne. L’épisode islandais permet à Alberto de comprendre la violence du procédé colonial et de l’appropriation de la culture d’autrui. De voir la nécessité de conserver les cultures locales, toutes incompréhensibles qu’elles nous semblent. Dans les dernières pages, il jette à la mer les clefs de l’usine qu’il avait achetée à Thorvardur, en vomissant, en offrant aux mouettes tout le stock de morues qu’il a en quelque sorte volé à l’Islande. Agnès Mathieu-Daudé est actuellement conservatrice du patrimoine.

 

Un marin chilien est donc malgré son apparente simplicité, son innocente succession d’aventures exotiques, un roman de la colonisation, comme la littérature en produit un grand nombre désormais. Certains de ces romans semblent franchement militants, comme l’excellent Cœur tambour de Mukasonga (2016). D’autres prennent leurs distances avec les discours des historiens pour s’attacher à l’histoire littéraire de la colonisation, comme le passionnant Des chauve-souris, des singes et des hommes de Paule Constant (2016), qui constitue entre autres une réécriture du roman de Conrad, Le cœur des ténèbres. Agnès Mathieu-Daudé appartient nettement à cette seconde catégorie. Son message est littéraire autant qu’idéologique : elle démontre, dans ce premier roman, que le capitalisme colonial qui a inspiré de nombreuses épopées modernes (L’Or de Cendrars, les sonnets de Heredia…) est aujourd’hui complètement essoufflé et qu’on ne peut plus croire à ses héros.

 

J’étais étonné de trouver ce roman d’occasion, un roman qui vient de paraître. Apparemment, il a déjà été offert, et déjà revendu (il n’y a pas de petit profit), alors même que son donateur avait pensé à une gentillette dédicace : « À Laurent Goumarre, un premier voyage… Bien cordialement, A** ». Je comprends mieux pourquoi j’ai pu l’acheter d’occasion ; Laurent Goumarre est un présentateur littéraire de télévision et de radio. Un de ces métiers où décidément on n’a pas le temps de lire des gros livres.

 

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