Scholastique Mukasonga, Cœur tambour (2016)

scholastique-mukasonga-coeur-tambour

On chercherait en vain à donner au titre, à sa syntaxe synthétique, un sens précis, ou un référent identifiable à l’intérieur du roman. Cœur tambour, un cœur qui soit aussi un tambour et inversement.

Il faut dire un mot de Scholastique Mukasonga. Elle est née au Rwanda en 1956, et née Tutsi, ou ce que l’empire colonial entendit par « Tutsi », lorsqu’il inventa une noblesse rwandaise factice. Elle connaît une persécution familiale qu’elle racontera dans son premier récit (Inyenzi ou Les cafards – c’est le nom méprisant que donnent certains Hutus aux Tutsis). Elle n’arrive en France qu’en 1992, à près de 40 ans, où elle devient assistante sociale. Elle donne alors à la littérature française, très vite, des livres majeurs : une autobiographie, puis un portrait de sa mère victime du génocide de 1994, un recueil de nouvelles, enfin un premier roman, en 2012, Notre-Dame du Nil, l’histoire du Rwanda condensée dans l’enceinte d’un lycée catholique pour filles. Le roman fait une telle impression qu’il obtient le prix Renaudot alors qu’il ne figurait pas sur la liste sélectionnée.

La place de Scholastique Mukasonga dans l’espace littéraire francophone prouve assez que la littérature aujourd’hui n’a plus de « centre », ni institutionnel ni géographique, et que de grandes plumes surgissent de partout au monde, ce qui oblige la critique à se rendre universelle, même lorsqu’elle n’aborde que la littérature française. Les catégories et collections des éditeurs s’opposent encore à cet état de fait. Jusqu’à cette année, Scholastique Mukasonga était publiée par Gallimard dans la collection « Continent noir », dont l’intitulé cantonnait l’autrice dans l’expression d’une négritude, alors que dès ses premières œuvres, Mukasonga a écrit les traversées des continents, les chocs culturels et les vérités universelles. Avec Cœur tambour, qui cette fois met en scène le retour à la « Mama Africa » (p. 27) et tente de faire battre le « cœur » de l’Afrique, Mukasonga sort de « Continent noir » pour faire son entrée dans la collection-phare de Gallimard, la collection œcuménique intitulée « la Blanche » (parce que la couverture est beige). Il serait temps de refondre ces classifications.

Cœur tambour propose deux narrations successives de la même vie fictive, la vie illustre et imprévisible de Kitami, diva rwandaise qu’accompagnent ses dévoués tambourinaires jamaïcains, guadeloupéens et ougandais. Les transes orgiaques provoquées par sa voix mêlée au son des tambours, et de nombreuses rumeurs touchant ses mœurs privées, mènent les journalistes à d’interminables hypothèses sur sa personne. C’est de sa réputation publique qu’il est question dans un premier temps et l’autrice rapporte des articles de journaux (vibrants d’orientalisme), les paroles des rastamen qui l’ont approchée ainsi que les quelques mystérieuses paroles entendues de Kitami elle-même, pour tenter d’approcher Kitami de l’extérieur.

La deuxième partie est racontée par Kitami elle-même, ce qui brise l’écran de fantasmes et les brumes de mystère entourant la diva. Jeune fille Tutsi du nom de Prisca vivant dans un petit village rwandais, la future chanteuse est investie par l’esprit d’une ancienne « reine du royaume des femmes » (p. 99), nommé Nyabingui, qui signifie « Mort aux Blancs ». L’esprit la conduit vers un groupe de tambourinaires en tournée africaine qui l’emmènent avec eux, fascinés par sa voix lorsqu’elle récite en chansons les paroles que lui inspire Nyabingui.

Les tambourinaires rastas ne sont pas des personnages secondaires. Venus de tous les pays avec leurs tambours, ils représentent l’exil et la « diaspora » infligée aux noirs. Ils sont animés par l’espoir de retour sur la terre des ancêtres : « les morts [retraversent] l’Atlantique pour retrouver la terre mère, la Mama Africa, d’où nos ancêtres ont été arrachés, mais peut-être bien que, grâce au ras Tafari, nous autres y retournerons vivants » (p. 27-28). C’est en quelque sorte ce qui a lieu lorsqu’ils découvrent Kitami et plus loin, dans une grotte que n’éclaire aucune « lumière de Blancs », son tambour sacré. L’Afrique nous parle à travers ce tambour, Nyabingui à travers cette chanteuse ; elles chantent la libération des Noirs et le malheur que sont les Blancs. Ni Nyabingui (« Mort aux Blancs ») ni Mukasonga ne prennent soin de ménager les lecteurs occidentaux. Ce ton nouveau et intransigeant était indispensable à la littérature, au vu du nombre important de femmes noires qu’on a vues avec le livre entre les mains dans les métros et les RER de région parisienne. Kitami représente par son chant le droit des Noires à l’expression publique, mais le plus révolutionnaire chez ce personnage, c’est sans doute aussi l’expression radicale du droit au secret.

D’autres avis, unanimement enthousiastes :

Balises, le site du Centre Pompidou,

Culturebox, un blog France info,

Lelittéraire,

Diacritik et

Mélanie Talcott pour Médiapart.

Publicités

Une réflexion sur “Scholastique Mukasonga, Cœur tambour (2016)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s