Paule Constant, Des chauves-souris, des singes et des hommes (2016)

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Avec le recul, c’est selon moi le meilleur roman paru ces deux dernières années.

Le titre du roman rappelle celui de John Steinbeck, Des Souris et des hommes, New-York, 1937. Peu de liens thématiques entre les deux œuvres, mais des liens idéologiques et historiques profonds.
Le roman, tout récent (mars 2016), est l’aboutissement d’une longue tradition littéraire qu’il réactualise, ou plutôt dont il démontre l’effroyable actualité. Il est utile d’en rappeler les premières étapes. Au bout du parcours, nous retrouverons Paule Constant.

Fin du XIXe siècle. Le capitaine belge Fresleven, « l’homme le plus doux et le plus calme du monde », part récolter l’ivoire au Congo, dans les colonies de Léopold. Il meurt deux ans plus tard, ayant brutalement engagé une rixe injustifiée avec des indigènes innocents qui se défendent et le tabassent à mort.
Le Cœur des ténèbres de Joseph Conrad (Heart of darkness, Edimbourg, 1899) relate le voyage de son remplaçant, Marlow, sur un fleuve du Congo que le romancier ne nomme pas et qui conduit aux postes les plus avancés de la Compagnie coloniale.
Le héros, bourgeois, blanc et propre sur lui, s’enfonce dans les profondeurs de l’Afrique noire. À mesure qu’il avance, la noirceur de l’âme humaine et les vices des occidentaux soi-disant civilisés apparaissent au lecteur horrifié. Marlow, à la fois fasciné et dégoûté, découvre que le plus exalté et le plus mystique des missionnaires chrétiens est aussi le plus furieux des exterminateurs d’indigènes.

Aujourd’hui nous savons tout cela. Le sadisme de la colonisation nous est une évidence. On l’enseigne au collège. Mais en 1899, en feuilleton dans un magazine tory (conservateur), l’histoire a laissé un souvenir impérissable. Les réécritures en langue française de ce voyage initiatique sont nombreuses ; la plus marquante est peut-être celle de Céline dans Voyage au bout de la nuit, 1932, où Ferdinand Bardamu part sur les traces de son ami Robinson dans la jungle du Congo, le long d’un fleuve anonyme, sur les ordres de l’administration coloniale. Là encore, le héros n’y trouvera que la désillusion sur la bonté humaine. Le bout de la nuit, le cœur des ténèbres.

Paule Constant est la fille d’un gouverneur de Cayenne (Guyane). Elle aura passé sa vie à rendre publics les « secrets de famille » de la colonisation européenne, comme dans Confidence pour confidence en 1998 et plus récemment, C’est fort la France !, 2013. Cette année, le secret qu’elle nous révèle est récent. Comme chez Conrad, comme chez Céline, il est né d’un fleuve infernal et désert, un Styx congolais. Cette fois-ci pourtant, le fleuve a un nom : Ebola.
Mais attention, cette fois le lecteur est averti. Il a eu des cours au collège sur la colonisation, il sait que les missionnaires ont fait plus de mal que de bien aux africains, il n’est pas étonné d’apprendre que les Sœurs de la Mission stérilisent leurs aiguilles seulement à la fin de la journée.
Le lecteur, il fait confiance à Agrippine, la jeune femme de Médecins Sans Frontières : Agrippine, elle sait de quoi elle parle, elle a fait des études contrairement aux missionnaires à l’époque de nos parents, l’époque de la « préhistoire de la médecine » (p. 83).

Or, et Paule Constant nous amène à l’avouer, la « préhistoire » n’est pas si loin de notre civilisation qu’on le pense. Une épidémie nouvelle, indescriptible, encore anonyme, s’attaque à un village qui a osé manger le corps d’un gorille trouvé mort, un village dont une petite fille a osé recueillir entre ses doigts une chauve-souris mal en point. « Toute maladie naît d’une transgression » (p. 84).
Tous les pouvoirs de la sorcière, toutes les offrandes aux dieux dans les montagnes ne suffiront pas à expier cette double faute, non plus que l’attention d’Agrippine à sauver la petite Olympe qui a recueilli la chauve-souris. Face au virus qui se propage le long du fleuve, vers les hommes, vers les villes et qui contamine finalement tous les continents, la science est à égalité d’ignorance avec les pratiques magiques multimillénaires.
C’est ici que le titre de Steinbeck résonne dans celui de Paule Constant. Toute l’œuvre de Steinbeck est écrite en opposition à l’idée de Progrès dans l’humanité. Selon lui, l’humanité n’est capable que de sur-place. À l’Est d’Éden (1952), par exemple, est une longue fresque historique qui montre plusieurs membres d’une même famille répéter inlassablement de mêmes les grands crimes bibliques, à leur manière contemporaine.
Des chauves-souris, des singes et des hommes constitue, de la même manière, une démonstration progressive (dont la subtile et suggestive progression est à mon avis la plus grande force) que nous ne sommes pas aussi loin de la « bêtise coloniale » (p. 59) que nous ne voudrions le croire. L’organisme humanitaire qui envoie Agrippine est aussi ignorant de la vie congolaise que pouvait l’être la Compagnie qui envoyait Marlow dans Le cœur des ténèbres de Conrad. Nous n’avons fait aucun progrès, semble-t-il, depuis la médecine des missionnaires du XIXe siècle. La maladie, la mort nous demeurent les plus insondables mystères.
Dès lors, le voyage d’Agrippine, qui se voulait la propagatrice des vaccins salvateurs dans les villages les plus reculés du Congo, n’est que la malheureuse répétition des voyages des Sœurs chrétiennes du passé ; c’est un voyage qui répète un voyage, comme celui de Bardamu sur les traces de Robinson ou de Marlow sur celles de Fresleven : c’est une nouvelle « Télémachie » (le voyage de Télémaque sur les pas de son père Ulysse), et ici également un voyage de Paule Constant sur les traces de son père gouverneur colonial… Toute vécu est revécu ; toute œuvre est une réécriture.

Ce n’est qu’aux dernières lignes que la romancière nous le confirme : nous avons assisté, dans son roman, à l’origine profonde, au « cœur des ténèbres » qui a vu naître la pandémie du virus Ebola, encore à ce jour non-maîtrisé. Demeurant anonyme tout au long du livre, le virus devient le criminel d’une sorte de thriller médical très bien mené. J’aurais pu aussi parler de la relation du roman avec les corpus de contes africains, ou d’autres corpus, parce que Paule Constant se montre toujours très érudite et qu’on sent à chaque page beaucoup de lectures intériorisées.

En manière de notebibliographique : un article d’Isabelle Guillaume dans les Cahiers de narratologie est trouvable à cette adresse : http://narratologie.revues.org/331 . Il dessine assez bien la tradition littéraire dans laquelle s’est inscrite Paule Constant cette année.

D’autres avis dans la presse :

La Vie, qui aime passionnément

On l’a lu, qui souligne « l’immersion » du lecteur

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