Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des aliens (2016)

Un végétarien et une féministe sont dans un local anarchiste. La féministe : j’espère que pour toi les femmes comptent plus que les simples animaux. Le végétarien : j’espère que pour toi les animaux comptent pour quelque chose. La féministe : pour être franc, ce n’est pas le cas, je n’ai pas d’empathie pour eux, et comment le pourrais-je, ils ne sont rien pour moi ! Le végétarien : même les poules pondeuses ? La féministe : même les poules pondeuses, surtout les poules pondeuses, tellement bêtes. Le végétarien : les poules pondeuses sont à ton image pourtant, réduites par un maître à produire une ponte régulière, autant que le permet leur utérus, et ignorées dans toutes leurs autres envies, puis jetées au rebut au tiers de leur espérance de vie, comme tu le seras quand tu auras vieilli.

Qui connaît le tact et la diplomatie dont sont coutumiers les défenseurs des animaux saura qu’il s’agit d’une véritable anecdote parisienne. On les connaît pour ça, aucune mesure, toujours les absolus, aucune empathie.
Moi, ça me déprime. Il y a tant de vies et d’idées, de vies d’idées, en jeu dans ce local un peu miteux et probablement en instance d’expulsion. Et une femme, une femme de bonne volonté (ça se reconnaît parce qu’elle pose des questions et qu’elle n’a pas dit : « tu as sans doute raison ») est ravalée fissa à la poule pondeuse, ses révoltes les plus intimes à des battements d’ailes de volatile terrifié.

Olivia Rosenthal est une autrice, performeuse et doctoresse en littérature (j’ai perdu tous mes lecteurs de l’Académie française avec cette phrase). Elle fait paraître ce mois-ci Toutes les femmes sont des aliens, c’est tout chaud, la critique des Inrocks date d’il y a onze heures. Son rédacteur a éprouvé la nécessité apotropaïque de commencer par du name dropping d’écrivains masculins, par crainte peut-être d’avoir à trop parler de femmes par la suite.
Toutes les femmes sont des aliens est absolument typique d’Olivia Rosenthal et une porte d’entrée royale dans son écriture. Manière de dire que ses lecteurs fidèles n’apprendront pas grand chose de nouveau. Le livre est composé de trois essais qui s’appuient sur un résumé très subjectif de films populaires pour vérifier quelques vérités obsessionnelles de l’autrice. Écrire un livre pour raconter un film est une spécialité de certains écrivains actuels, Tanguy Viel par exemple. Mais Rosenthal est la première femme que je vois se prêter à ce jeu curieux.

Olivia Rosenthal est l’autrice de la contrainte des identités. La conclusion, sans point final, de son dernier ouvrage affirmait la difficulté de l’être humain à être humain (« d’être un homme / c’est trop compliqué », Mécanismes de survie en milieu hostile, 2014, p. 216). C’est aussi la conclusion du troisième essai, « Bambi & Co »; Le deuxième essai, « Les Oiseaux reviennent », résume Les Oiseaux d’Hitchcock comme l’illustration de la difficulté de s’inscrire dans la « norme » identitaire (le mot est d’elle-même p. 246) d’une famille humaine. « On n’a jamais vu Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, on est vierge, on est naïf, on croit que rien ne change, qu’on pourra s’appuyer sur le même amoureux toujours, l’enlacer en cas d’émotions trop fortes, que les familles sont des structures composées de deux parents et de deux enfants, que l’espèce humaine domine le monde, on voit Les Oiseaux et tout s’écroule. » (p. 74) Elle raconte le film de façon très étonnante, je passe les détails.

C’est le premier essai qui m’a le plus intéressé, parce qu’il revient sur l’identité féminine qui a déjà fait l’objet de plusieurs textes d’Olivia Rosenthal, en particulier Que font les rennes après Noël ? en 2010, suivant un même procédé. Elle décrit une difficile condition féminine (la sienne propre en 2010, celle de l’héroïne de la tétralogie Alien cette année), et lui oppose une sorte de répondant allégorique, qui transfigure un peu la première. C’est les aliens eux-mêmes cette année, c’était les animaux d’élevage en 2010.
Mon ami végétarien n’est donc pas le premier à comparer la condition des animaux d’élevage et des femmes Occidentales ; en fait, on peut y voir le marqueur de notre époque. À l’heure où les universités sont prises d’assaut par les « animal studies » qui signent « la fin de l’exception humaine » (J.-M. Schaeffer), l’écriture des femmes s’est forgé un lieu commun très solide et très parlant, la femme d’élevage. Comme une bête de Joy Sorman (2012) dans un style néo-zolien, toutes les publications récentes de Marie Ndiaye qui compare les femmes à des oiseaux, en sont des exemples récents. L’idée que le sauvetage du chat dans le premier film Alien (1979) vienne de cette sympathie entre femmes et animaux n’était certainement pas présente chez Ridley Scott, mais elle est certainement convaincante dans le récit qu’en fait Olivia Rosenthal.

Ainsi, on pourrait dire que Toutes les femmes sont des aliens tente d’infléchir, de réécrire un lieu commun que l’autrice a elle-même contribué à forger ; les femmes animales y deviennent des femmes-aliens. Les femmes s’éloignent un peu plus de toute norme connue. Façon de dire que ce qui intéressait Rosenthal lorsqu’elle décrivait le sort des animaux en 2010 était moins les animaux eux-mêmes que leur étrangeté à la « norme » humaine, leur a-normalité. Les lectures militantes animalistes de Rosenthal deviennent rétrospectivement plus difficiles, ce qui ne nous surprendra guère ; la littérature a toujours pris un malin plaisir à dérouter les idéologies.

Parallèlement, je n’ai pas apprécié du tout l’évolution du style de l’autrice. D’une écriture originale, mi-roman mi-vers blancs en 2014 encore, elle est passée à des longues phrases pleines d’épanorthoses comme si, insatisfaite des éditions Verticales, elle voulait intégrer la maison de Minuit (pour qui l’épanorthose est presque un brevet déposé). Du reste la mise en page, les retours à la ligne ou non, n’ont pas dû préoccuper beaucoup l’écrivaine. Comme plusieurs autres écrits de Rosenthal, ces trois essais ont pour but de donner du grain à moudre au collectif théâtral « ildi! eldi », qui les met en scène. On peut les voir à Paris, pour 15€, au Centquatre, 5 rue Curial, dans le 19ème.

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